15.4.11

Gainsbourg face à ses "élèves" : morceaux choisis

En 1984, Gainsbourg a été convié par la SACEM à rencontrer les nouveaux adhérents comme elle le proposait à l'époque chaque mois. Lavilliers, Ferré, Souchon, Jonasz, Le Forestier, Aubert, Dabadie, Delanoë, Lemesle et même David Gilmour se sont prêtés au jeu.

Pas une seconde il n'a hésité. Même s'il s'était "chauffé" à l'armagnac, il a laissé quelques extraits sublimes de perspicacité et de lucidité. Les voici....

"En France, vous avez Paris, Lyon, Marseille, quelques grandes villes et puis vous avez la brousse. Et la brousse, vous devez l’attaquer directement, être à niveau…
Il faut que les gamines dans les banlieues et les petites bourgades puissent fantasmer ou s’agiter sur votre personnage, votre langage, votre gestuelle… En fait, ce sont les filles qui achètent les disques, pas les mecs. Elles voient le disque, elles demandent aux mecs de l’acheter, et les mecs allongent le blé ! Ce qui fait que ce sont les chanteurs qui vendent le plus ! Jamais les femmes ne vendront autant de disques que nous !
Mais ne faites pas le procès du show-business, car le show-business est très sérieux et ne balance pas le blé. Un disque vaut tant et il faut qu’il soit rentable : il n’y a pas de mécénat dans les arts mineurs. Il y a des millions en jeu, et il faut que ça rapporte immédiatement… La sophistication extrême serait de faire ce que l’on aime et d’avoir des major companies qui vous suivent !"

"Je dis oui ou non à l’arrangeur : c’est tout. C’est pour cela que c’est vivant. Je fais une musique mineure, mais vivante, qui s’adresse immédiatement à celui qui écoute... Il faut réussir dans les arts mineurs de son vivant et dans les arts majeurs quand on est mort.
Dans les arts majeurs, vous devez accepter d’être visionnaire et de n’être connu qu’à titre posthume, cent ans après votre mort… « Se survivre » est une conception classique, désuète, complètement anachronique. Il ne faut pas se survivre, il faut mourir avec soi-même. Je ne tiens pas à ce que mon œuvre survive. Il faut vivre dans l’instant présent, faire passer le message au présent, c’est cela le modernisme."


"Pour les Anglais et les Américains, le message est complètement accessoire. Pour les Français, non, le message existe et il est important. Tout ce que je balance en prosodie est primordial, sinon je ne serais pas là !
Le français est moins cool que l’anglais, mais quand il est bien utilisé (comme je l’utilise, soit dit sans forfanterie), quand on a le sens de la prosodie, ça marche !
Je cherche un mec qui trouve un nouveau style pour baiser les anglo-américains : cela fait 20 ans que j’attends d’être étonné par un gamin ! J’aimerais bien être en danger, seulement, voilà, ce n’est pas le cas. J’existe toujours, au bout de 25 ans : je ne crains rien, maintenant, je suis mythique !"


"Pour moi, Piaf est la dernière chanteuse des rues. Alors, trouvons une chanteuse des rues : là, il y a un créneau ! Où est-elle ? Il y a de bonnes chanteuses, mais elles ne sont pas déchirantes, elles n’ont pas souffert.
Piaf, Judy Garland, Billie Holiday ont souffert : voilà des filles qui vous arrachent les tripes ! Moi, j’ai souffert, beaucoup, j’ai des cicatrices jusqu’à l’os. Et ça se sent sur le vinyle, parce que tout ce qui est gravé est grave. Il faut avoir vraiment souffert dans la vie pour être intègre. La dérision implique beaucoup de souffrances, de contacts avec les filles qui vous ont fait souffrir. Vous ne pouvez faire de la dérision sans avoir beaucoup souffert, ou alors vous faites comique troupier… Plus la passion est froide, plus le cynisme est brûlant ! "