3.11.13

Des codes sociaux et des petits tracas qu'ils engendrent

La plupart des relations interhumaines -même la plus furtive ou insignifiante- obéit à des codes, souvent très simples. Ce constat me convient parfaitement : du moment qu'une relation est soumise à un code précis, je peux être à mon aise et même plaisanter. Mais dès lors que l'on sort des codes, cela se complique...
Je n'ai jamais caché ma difficulté à établir des rapports sociaux normaux, c'est-à-dire exempts de tensions ou générant chez moi du stress. Ma femme en est témoin : cela fait maintenant quatorze années qu'elle se coltine un taré de mari et elle s'en sort non sans élégance et ténacité (Grâce -la racine de son prénom- lui soit rendue). Oui, même au sein du couple donc au coeur même de la relation la plus étroite qui puisse exister, je peux stresser.

Prenons un exemple : le monde de l'entreprise. Il est archicodifié et donc super pour moi. Nous avons tous une tâche et donc une étiquette accolée, il y a une relation consentie dominant-dominé (d'autres diraient maître-esclave) avec la hiérarchie. L'utilisation des mails est elle aussi codifiée : qui il faut mettre en copie, quels termes utiliser, etc. Le code perdure même durant les pauses repas. Tout est factice, mais gérable. Je réponds à des stimuli en générant moi aussi d'autres stimuli en suivant une équation ou matrice pré-établie. Les développeurs parleraient d'algorithme. Nickel-chrome. C'en est parfois marrant, car personne ne semble se rendre compte à part moi de la pièce de théâtre qui est en train de se jouer.

Autre exemple pas simple mais gérable : le bus. Le code est "ignorance mutuelle". Je l'applique à la lettre et cela fonctionne à merveille. J'en profite pour réviser intérieurement deux ou trois compos sur lesquelles je travaille ou mieux : m'isoler avec mes écouteurs et une p*** de playlist ! Bon, la proximité n'est pas toujours simple à gérer mais du moment que le code est respecté, ça passe.

Là où tout se complique, c'est quand le code n'est pas établi. C'est la cata, la mierda. Faire la connaissance d'une personne inconnue est un peu compliqué. Dans le monde de l'entreprise, les étiquettes suffisent et les relations sont le plus souvent superficielles donc sans danger, mais être invité à dîner chez un couple de futurs amis est une épreuve car je ne comprends que rarement ce que l'on attend de moi : les attentes des autres, c'est là le noeud du problème. Je suis de toute manière sous la protection de louve de ma femme donc peu exposé. Mais le code n'est pas établi, il est à construire selon des archétypes auxquels la plupart des humains sont soumis. Puis je dois adapter quelques variables en fonction de la personne en face. Mais vous l'aurez compris, je ne suis pas du genre "les mecs discutent sport ou finance tandis que les femmes se donnent des nouvelles du petit dernier". Non, j'ai très peu d'amis masculins car je ne réponds pas à leurs attentes, à leur archétype, à leur code. Parfois je le fais, je joue au mec, j'adopte leur jargon, fais mine de comprendre mais rapidement ça me gave, je m'ennuie et ne suis pas à ma place. Certains d'ailleurs ne sont pas dupes et me colle l'étiquette de "freak" ou de timide maladif. Dure vérité !

Puis il y a des cas rarissimes où mes protections "sautent". Cela se passe avec des êtres d'exception à mes yeux. Avec eux, tout est simple et évident, naturel et facile. Ces êtres font souvent preuve d'une sensibilité à fleur de peau, d'un regard aiguisé sur l'humaine condition et cachent souvent une voire plusieurs blessures. Paradoxalement, c'est souvent dans ces situations que tout dérape car je ne respecte plus aucun code, mon coeur s'emballe et tout le monde panique. Oui, mon coeur s'emballe ça vous étonne? Moi aussi, je suis non seulement un infirme du lien social mais un excessif de l'attachement. Je m'attache à ces personnes comme une patelle à son rocher. Je fous autant de bordel qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Je dois vous avouer que j'ai quelques moments de solitude au milieu des débris laissés... Et il y a de jolis retours de flamme !

En fin de compte, le postulat de base est toujours rigoureusement vrai : toute relation interhumaine est régie par un code. Il est soit préétabli, ou il doit être établi et doit être rigoureusement respecté. Or pour moi, tout code est une distance, un voile qui masque les traits ou fausse la vraie personnalité et appauvrit le goût de la relation. Et nulle part il n'existe ou n'existera un lieu ou je serai sans stress moi-même : l'homme sans protocole. L'amitié m'est souvent interdite à cause de cela. Que toutes celles et tous ceux qui croisent mon chemin, le croiseront, voire le partagent puissent me pardonner de cette infirmité.

Ah si, il y a quand même un tout petit endroit minuscule où parfois je peux tout oublier, les protections, les codes, les attentes, le bordel des autres, leur brouhaha qui m'envahit le crâne : entre ses bras à Elle. Là où Elle se trouve, c'est là ma maison. Elle, le grand Elle depuis 14 ans.