2.12.13

De l'art délicat de la reprise et de ses inconvénients

La mode actuelle - comprendre : depuis une bonne dizaine d'années - est à la reprise à tel point que celle-ci est devenu un standard. En effet, depuis que les télé crochets de tout bord nous abreuvent des prestations de star en puissance, notre oreille s'est habituée au schéma suivant : un bon chanteur / une bonne chanteuse est quelqu'un qui fait une bonne reprise. Hélas ! Trois fois hélas ! Si la reprise est un art délicat demandant à faire un véritable palimpseste de l'arrangement, à se glisser entre l'intention de l'auteur et le mythe du titre d'origine pour se dégager un petit espace de liberté, la reprise n'est rien comparée à la composition originale.
Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de crier haro sur tous les cover-bands dont ma région est friande. Certains sont mêmes excellents. C'est l'autre camp que je vise, le public, nos oreilles, notre écoute.

Sachons distinguer le degré de "mise en danger" de l'artiste. Si je reprends "Sunday Bloody Sunday" fût-ce à une sauce dark blues ou salsa, j'évoque nécessairement l'aura de la chanson, j'attire vers moi le charisme de U2 (ou j'en emprunte un bout si vous préférez) et au final, même s'il y a une prise de risque (est-ce que la salsa va plaire ou faire rire ?) quelque part je me protège derrière U2. La reprise n'est pas une mise en danger à 100%. Quelque soit l'arrangement adopté, l'artiste ne restera qu'un emprunteur. Soit, le public en tire une satisfaction double, celle d'écouter un titre qu'il adore et en même temps d'être surpris (ou pas !), mais parfois je me demande si cela ne tient pas des jeux du cirque : "Elle a osé reprendre 'Calling you', va-t-elle se vautrer ou non ? Va-t-elle assurer les tenues du refrain ?". Et si je reprends "Smells like teen spirit" sans en donner la dimension violente, saurais-je répondre aux attentes du public ? Il y aura toujours la dimension "d'être à la hauteur", il y aura toujours à souffrir de la comparaison.

Dans la composition originale, encore plus lorsqu'il est à l'auteur du texte, de la musique voire des deux, l'artiste travaille sans filet. Tout est inconnu, tout est à défricher, définir, faire découvrir, faire aimer. Il mise son texte, sa voix, son attitude, ses arrangements pour trouver un écho auprès du public : il/elle est à 100% à nu face à vous peut-être en train de définir un standard, la future reprise de demain. La mise en danger est 400% supérieure à la reprise car plutôt que d'emprunter un univers sonore ou textuel voire une histoire ou un mythe, il en crée un entièrement nouveau et se doit de le faire aimer. N'est-ce pas cela que nous attendons d'un chanteur, d'une chanteuse, d'ouvrir nos portes de la perception et nous embarquer dans un univers totalement inconnu ? N'est-ce pas cela la véritable prise de risque ?

Je le redis : je n'ai rien contre la reprise en elle-même.  C'est un exercice qui peut se révéler particulièrement enrichissant d'autant plus si on utilise le contre pied, la surprise. Mais sachons donner une chance - oui nous, le public - aux compos originales, sachons nous laisser embarquer dans un univers tout entier en nous rappelant une chose : les compos d'aujourd'hui seront sans doute les reprises de demain.