De l'intelligence artificielle comme chimère


Les articles sur l'intelligence artificielle et ses probables dangers pullulent (comme dernièrement sur la première IA psychopathe) et nous font bien comprendre que nous ne pourrons pas y échapper : le monde de demain sera régi par les intelligences artificielles. Un peu comme si nous n'avions pas le choix. Et pourtant...

Je ne suis pas spécialiste et je ne peux prétendre à remettre en cause les annonces faites par les plus grands noms dans le domaine. Pourtant, bien humblement, je me gratte le menton, je me questionne. Comment se fait-il que l'on s'obstine à utiliser la locution "intelligence artificielle" qui sonne comme un oxymore ? Si elle est artificielle, est-elle toujours intelligente ? Et par ailleurs, qu'est-ce que l'intelligence, qu'est-ce qu'UNE intelligence ? À cause de ce manque de définition, ne serait-on pas en train de nous enfumer ?

Selon la définition du Larousse, l'intelligence est un "ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle" mais aussi une "aptitude d'un être humain à s'adapter à une situation, à choisir des moyens d'action en fonction des circonstances". En qui concerne UNE intelligence, la définition devient : "Personne considérée dans ses aptitudes intellectuelles, en tant qu'être pensant". Nous avons besoin de plusieurs définitions pour tenter de cerner le concept si bien qu'aucune n'est satisfaisante et pour cause : la question est mal formulée ! La véritable question est "quelles sont les formes d'intelligences ?" car le pluriel est nécessaire. La réponse devient donc multiple et plus vaste comme on peut le comprendre en lisant cet article qui liste en compilant plusieurs sources :
  • L’intelligence langagière
  • L’intelligence musicale
  • L’intelligence logico-mathématiques
  • L’intelligence spatiale
  • L’intelligence kinesthésique
  • L’intelligence interpersonnelle
  • L’intelligence intrapersonnelle
  • L’intelligence naturaliste
  • L’intelligence analytique
  • L’intelligence créative
  • L’intelligence pratique
  • L’intelligence sociale
  • L’intelligence émotionnelle
On comprend par ailleurs que cette liste n'est pas exhaustive. De plus, toujours en ce qui concerne  la question de la définition de l'intelligence, le récentes recherches montrent un lien étroit entre émotions et intelligence voire mieux : il ne peut y avoir d'intelligence sans émotions. Notre apprentissage même se doit de passer par les émotions (voir cet article) qui sont au nombre de six : la peur, la colère, le dégoût, la tristesse, la joie, la surprise. Elles sont partagées par tous les humains à tout endroit du globe et trouvent leur origine dans notre sensorialité. Autrement dit, tout notre corps est engagé dans notre perception du monde à partir de laquelle des émotions surgissent et sur lesquelles repose notre intelligence. Notre incarnation délimite et définit notre intelligence humaine, complexe, sensorielle, et... illimitable : nous peinons à en dessiner les contours.

Ce que je tends à vouloir démontrer avec le peu de moyens que sont les miens, c'est que lorsque nous utilisons la locution "intelligence artificielle", on cantonne implicitement celle-ci à une notion archaïque de l'intelligence, c'est-à-dire à une simple habileté cognitive et une habileté logico-mathématiques fût-elle extrêmement rapide de par la puissance des microprocesseurs. C'est une vue de l'intelligence qui a deux siècles de retard. Un peu comme si Jules Verne nous parlait d'intelligence des machines : nous sommes loin, très loin des intelligences telles que nous les découvrons peu à peu encore aujourd'hui.

Ce qui fait le substrat de nos intelligences, ce sont nos émotions dont les machines sont dépourvues. Nous sommes capables de leur programmer des simulacres d'émotions mais ce ne sont que de simples algorithmes : à tel stimulus, telle réponse. Les machines ne font que reproduire (de manière très limitée) l'expression de nos émotions - et non l'émotion elle-même - comme des singes de cirque, rien de plus. Nos émotions sont bien plus complexes car elles prennent racines dans nos cinq sens, et font écho à notre expérience. Une équation complexe de stimulus et de mémoire.

Les machines estampillées "IA" ou "AI" chez les anglophones, ne sont à mes yeux que des superalgorithmes capables d'indexer des quantité impressionnantes de connaissances sans réellement en saisir la teneur sauf si on le leur dit. Fondamentalement, elles ne restent que des machines : elles ne feront que ce que nous leur demanderont de faire. Chacune de leurs actions, chacun de leur raisonnement aussi élémentaire soit-il a été programmé par un humain, donc a été dicté par un humain. Elles ne font qu'obéir aux ordres, au code. Ou autrement dit : nous leur dictons la manière avec laquelle elles doivent analyser - indexer, en fait - et relier les informations entre elles ; elles singeront ainsi l'expression de notre intelligence et non l'intelligence elle-même. Elles sont des héritières de notre nature, de notre manière de fonctionner : n'avez-vous pas remarqué l'étrange similitude entre l'architecture d'un ordinateur, processeur - mémoire vive - disque dur, et celle de notre cerveau, instance de décision - mémoire à court terme ou mémoire de travail - mémoire à long terme ? Nous faisons de même lors de la programmation de ces superalgorithmes, nous leur demandons explicitement de nous singer.

En ce qui concerne la musique, la première composition sortie d'une machine "IA" - IAMUS - a fait grand bruit, si je puis me permettre cette expression. On peut l'écouter ici. Là encore, les programmeurs ont intégralement codés des règles de compositions sous forme de théorie des chaînes et laisser la machine "créer" - mais le mot me gêne beaucoup - ou plutôt sortir un résultat sur un mode aléatoire cependant compatible avec les règles entrées. Chose aussi étonnante : la machine a composé pour orchestre et non pour synthétiseur à savoir d'autres... machines ? Lui aurait-on demandé ? N'aurait-elle pas pu elle même synthétiser des sons inconnus au lieu d'écrire une série de notes destinées à des instruments déjà connus ?

Vous le comprendrez bien - du moins, je l'espère - loin d'apporter des réponses, et ce n'est pas la prétention de ma démarche, je me pose des questions, beaucoup de questions. Pourquoi continuer à parler d'intelligence artificielle alors que clairement, nous ne savons pas définir l'intelligence ? Pourquoi vouloir faire des machines des autres "nous mêmes", des semblables comme un fantasme du Dr Frankeinstein, alors qu'elles ne seront que de parfaits imitateurs, des animaux de cirque ? N'y a-t-il pas danger à vouloir leur confier toujours plus de pouvoir en supposant systématiquement qu'elles sont meilleures et plus fiables que nous alors qu'elles ne sont que plus rapides ?

Je suis intimement convaincu que nous ne parviendrons pas à créer une machine "aussi intelligente" que nous - si jamais cela signifie quelque chose  - car nous sommes autres, nous ne sommes pas de même nature ! Et il est donc fondamentalement dangereux de leur confier nos décisions.


Pour continuer dans la réflexion, je vous invite à lire cet article de l'université de Saclay : "L’émotion : talon d’Achille de l’intelligence artificielle"